Terre ou Lune T.1

Des années après avoir tué son père à l’âge de 7 ans, Othello retourne au village de son enfance la tête pleine de questions.
Terre ou Lune est la seconde œuvre publiée par les toutes jeunes éditions Morgen. Dirigées par Sullivan Rouaud, ancien responsable de Hi-Comics et Mangetsu, elles prônent une vision plus éthique de l’édition, avec une meilleure rémunération des autrices et auteurs et une approche artisanale du métier d’éditeur – bien loin d’une simple machine à imprimer du papier. Quant à Jade Khoo, l’autrice, c’est sa deuxième publication, et la première fois que je la découvre.
Terre ou Lune est une œuvre de science-fiction singulière. Celle-ci y est implicite, presque discrète, et se dévoile progressivement. Dans les premières pages, l’histoire semble se passer dans une banale campagne française d’après-guerre. Mais, à travers quelques références dans les dialogues ou détails dans certaines cases, on s’aperçoit qu’il s’agit d’un monde futuriste et qu’on pourrait bien être sur la Lune. Je ne révèle pas ici un enjeu scénaristique majeur, mais plutôt la manière dont Khoo bâtit habilement son univers en prenant son temps pour l’installer et en laissant l’intrigue faire son travail. Ce monde singulier n’est en effet pas le cœur du récit, du moins dans ce premier tome de ce diptyque. Non, dans ce premier tome, nous suivons Othello à la recherche de réponses sur son passé et celui de ses parents. C’est un récit plein d’humanité, d’émotions et d’onirisme, où le jeune garçon doit vivre avec le poids de la culpabilité tout en cherchant à trouver sa place dans un monde qui a évolué sans lui. Terre ou Lune est aussi une déclaration d’amour à la nature. Othello fait ainsi partie d’un groupe de jeunes ornithologues, et en leur compagnie, Khoo nous propose de redécouvrir la beauté d’un lever de soleil sur la campagne, mais aussi la fragilité de la biodiversité face aux activités humaines. En découvrant l’histoire de la colonie lunaire, on apprendra aussi le destin de notre planète. Si cet aspect n’est pas spécialement original dans une œuvre de science-fiction, il est bien traité et laisse imaginer quelques pistes pour la suite.

Au niveau du dessin, Khoo semble être au carrefour de plusieurs influences. On pense bien évidemment à Miyazaki, mais également à Moebius dans le design des machines futuristes. Mais elle a su digérer le travail de ces monstres sacrés pour développer un style qui lui est propre, et que j’ai trouvé extrêmement joli et délicat. Sa représentation de la campagne est tout simplement magnifique et frappe droit au cœur. Je suis resté de nombreuses fois bloqué sur une case, à simplement admirer la beauté d’une scène silencieuse. C’est un sentiment assez rare et précieux. Elle maîtrise les couleurs et les atmosphères à merveille et sait s’en servir pour soutenir son message ou nous faire ressentir les émotions qui chamboulent Othello. L’édition de Morgen est un parfait écrin pour mettre en valeur ce travail minutieux.
Avec 300 pages, Khoo a la possibilité de jouer sur le rythme de son histoire et propose de nombreuses scènes contemplatives qui permettent de prendre le temps de respirer dans une intrigue qui, si elle ne comporte pas de grandes scènes d’action, est finalement très riche et rythmée. Je suis d’ailleurs très curieux de voir ce que contiendra le second tome, car au moment de refermer ce premier tome, j’ai eu l’impression que l’intrigue d’Othello était proche de sa conclusion. Mais je fais entièrement confiance à l’autrice, qui montre une incroyable maîtrise narrative dans ce premier tome, alors qu’il ne s’agit que de sa deuxième œuvre. Il semblerait que la suite soit déjà prévue pour 2027. Je serai au rendez-vous !