La Guerre

On s’est toujours dit qu’ils n’oseraient jamais… et pourtant, ils ont osé : déclencher la guerre nucléaire.
Il y a peu, je vous parlais du Garth Ennis provocateur et grande gueule avec Freddie l’Arrangeur.Aujourd’hui, c’est une autre facette de l’auteur que La Guerre nous fait découvrir : une personne flippée par l’état du monde, méfiante envers les élites, mais surtout un magnifique et touchant observateur de l’âme humaine.
Avant toute chose, je dois vous avertir que La Guerre n’est pas un récit facile, et sa lecture prend vraiment aux tripes. Je ne sais pas quel trigger warning lui conviendrait, mais voici : le récit aborde la fin du monde et tous les comportements que cela peut engendrer. Vous comprendrez avec ce préambule que je vous parle d’une grande œuvre. Maintenant, je vais essayer de vous expliquer pourquoi. Les auteurs ont pris le parti de se concentrer sur un groupe d’amis new-yorkais, de sexualités et d’ethnies différentes, qui représentent une sorte d’universalité où chacun pourra se reconnaître. On démarre le récit au milieu d’une discussion politique sur l’état du monde, comme on en a tous eu. Puis, chacun se quitte en pensant se revoir prochainement, plutôt confiant pour l’avenir malgré les tensions. Après tout, qui serait assez fou pour appuyer sur le bouton ? En se concentrant sur Monsieur et Madame Tout-le-Monde, on reste au point de vue de celui qui serait le nôtre. On ne sait rien des négociations et des décisions des états-majors, si ce n’est ce que la radio ou Internet, quand ils fonctionnent encore, nous communiquent.

La deuxième idée forte est d’avoir ancré le récit dans notre réalité : conflit en Ukraine, comportement de Poutine, élections de 2024. On réalise qu’on est dans un futur très proche du nôtre, qui pourrait même être notre présent. On n’assiste pas à l’affrontement entre deux pays imaginaires.
Mais une BD, c’est aussi des dessins, et de ce côté-là, Becky Cloonan est fidèle à sa réputation et joue un rôle important dans la réussite de cette œuvre. Son trait élégant et semi-réaliste donne vie et émotions aux personnages. Sa narration est impeccable, et il y a une scène dans le métro qui me marquera probablement durablement, avec un choix de mise en scène vraiment audacieux.
Cela faisait longtemps qu’une œuvre ne m’avait pas autant retourné, donc je la recommande très chaudement.